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SONDE TALK

Introduction à la sonde 01#09

Introduction à la sonde 01#09.

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sonde chartreuse 01 09C’est à mon tour de vous souhaiter la bienvenue dans notre sonde sur les matérialités de l’écrit.

Quand on parle de matérialités de l’écrit, on pense bien évidemment au support, du papyrus à l’écran, de la feuille du cahier, à la feuille que l’on glissait dans la machine à écrire. Nous savons tous ici, par exemple, ce que nous devons à la machine à écrire. Nous lui devons d’avoir produit un Hamlet hors du commun, le Hamlet-Machine de Heiner Müller.

Je ferai immédiatement une remarque. Depuis les années 1960, un certain nombre de penseurs, comme Marshall McLuhan, et plus récemment Friedrich Kittler et Katherine Hayles, se sont interrogés sur les transformations induites par la naissance et le développement de l’espace électronique et numérique sur la société en général, mais aussi sur l’écriture. Ce que l’on peut remarquer, c’est qu’à chaque fois qu’un médium nouveau a profondément modifié la vie sociale et artistique, on s’est interrogé sur ses effets. L’ordinateur n’échappe pas à cette règle.

Nous allons donc ici parler mais aussi explorer, expérimenter l’ordinateur. Nous allons chercher à en mesurer ses effets, sur notre manière d’écrire et notre manière de lire et de penser la scène et les arts du spectacle.

Je voudrais maintenant poser trois questions. Ces questions nous ont permis de choisir les œuvres de littérature numérique que vous pouvez lire, expérimenter sur nos ordinateurs.

1- Lorsque nous parlons d’ordinateur, nous mettons en jeu une multiplicité de couches de matérialités. Autrement dit, les matérialités de l’écriture numérique ne peuvent ici se réduire au support. Il y a l’écran avec ses pixels, ses images et ses sons, le clavier et la souris, le processeur, le système et le logiciel, les liens, les processus, le code, et depuis quelques années, les réseaux. Des réseaux informatiques bien sûr, mais aussi des réseaux sociaux. C’est ici qu’une question est inévitable. Où commence la frontière entre le corps écrivant – et vous me pardonnerez d’inclure la conscience dans ce corps – et la machine d’écriture qu’est l’ordinateur ? Et quand je parle de corps, je parle du corps biologique, – et je pense ici au travail de Melinda Rackham –, du corps conscient, du moi – je vous renvoie au Livre des morts de Xavier Malbreil –, du corps social – je pense ici aux écritures collectives, ou collaboratives sur ordinateur, au groupe WCField ainsi qu’à une expérience que nous menons ici à la Chartreuse et qui s’appelle illusion.com –.

2- La machine ordinateur a-t-elle modifié la frontière entre l’auteur et le lecteur ? Le lecteur ne devient-il pas plus actif ? Je ne dis pas que le livre imprimé rend le lecteur passif. Je pense même que le couple actif / passif est discutable. Quand on fait l’amour, les deux partenaires sont actifs ou passifs mais pas au même endroit. Je crois qu’il en est de même pour toute forme de lecture. En fréquentant les œuvres exposées, vous comprendrez que parfois, pour que le sens se constitue, certaines ont besoin d’être touchées, caressées, voire brutalisées. Je pense ici aux travaux de Philippe Bootz ou d’Annie Abrahams, ou encore de Judd Morrissey. Parfois l’auteur ne crée qu’un cadre pour un lecteur invité à écrire. Je pense ici encore aux performances Annie Abrahams. Pour être juste, je poserai donc la question suivante : en quoi le lecteur dans la lecture numérique est-il actif et en quoi est-il passif ?

3- La machine ordinateur a-t-elle modifié la hiérarchie entre les sens – ce que McLuhan appelle le Sensorium ? Selon la théorie de McLuhan, l’alphabet phonétique et le livre imprimé ont placé le sens de la vue au sommet de la hiérarchie des sens. L’espace électronique redéfinit cette hiérarchie, voire la supprime. L’ouïe reprend ses droits mais aussi le toucher, et avec la littérature électronique l’action du corps tout entier est mis en jeu. Du coup, par-delà la multiplicité des sens, n’est-ce pas la frontière, et par conséquent la hiérarchie entre les arts, qui se trouvent modifiée. Je pense ici à l’œuvre de Lucie de Boutiny, auteure d’un des premiers romans sur le Web, mêlant plusieurs médias et plusieurs niveaux de narration, à celle d’Éric Sadin, à Becoming Symborg de Melinda Rackham, proche du jeu vidéo, à 10:01 de Lance Olsen, proche du théâtre, à celles de Donna Leishman, proche de la bande dessinée ou d’un nouveau genre qui pourrait s’appeler l’opéra-dessinée ou enfin à celles de Young-Hae Chang Heavy Industries. Ces derniers, Young-Hae Chang et Mark Voge, sont particulièrement intéressants car nul ne sait si leurs oeuvres relèvent des arts plastiques, du net art, ou de la littérature numérique.

Je voudrais ici terminer sur une anecdote. Quand il s’est agi de concevoir cette sonde, il a fallu trouver des axes de réflexion, des cohérences. Pour ma part, je n’ai pas seulement ouvert mon ordinateur, j’ai aussi ouvert des livres….

Je vous souhaite beaucoup de plaisir dans cette sonde.