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SONDE

7 questions sur l’espace du web

Communication d’introduction à la sonde 04#09 – la  Chartreuse – Centre National des Ecritures du Spectacle.

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1. Auteurs vs Amateurs. Le web offre à tous un espace d’écriture, sans médiation : nul besoin d’éditeurs, de comités de lectures, de critiques, de correcteurs. Est-ce à dire que le web est un support d’écriture pour une écriture d’amateurs ? Qualité versus Quantité ? Le web ne nie pas les codes, il en a fait naître de nouveau, et ces derniers changent si rapidement que l’idée de nouveauté n’est plus un critère utile, contrairement à l’idée formée par et dans le livre imprimé. N’y a-t-il pas plutôt confusion sur les fonctions? Tandis que le livre rend pérenne une pensée vouée naturellement à s’éteindre avec son auteur, et en ce sens le livre contient tous les éléments matériels et formels de cette conservation, les écrits propres aux web, c’est-à-dire rendus possibles uniquement par le web, sont produits ici et maintenant sans souci du lendemain, souvent informes, dispersées, destinés à l’oubli ? Pour l’écrivain, écrire sur le web, c’est apprendre à mourir.

2. Qu’écrit-on sur le web ? Pour l’instant, essentiellement soi-même. Le web permet à chacun de se raconter, de s’écrire, de se décrire. Comme dans un journal intime en somme. Sauf qu’ici, il est aporétiquement intime puisqu’accessible à tous. Le web produit des Montaigne en série. En plus psychologique et en moins philosophique. Plaisir d’exhibitionniste et de voyeur ? C’est oublier que le web autorise la dé-nomination, le pseudonyme, la dissimulation. Au tout début du web, les  artistes du réseau (Martine Neddam a.k.a. Mouchette, surtout) se sont jetés sur cette question de l’exhibitionnisme surjoué. Il n’y a guère que les (ro)bots aux intentions policières ou marchandes qui peuvent s’y retrouver. Le web ne serait-il pas alors un espace de jeu indéfini, voire infini, où l’enjeu n’est rien d’autre que l’identité de chacun ?

3. Considérons le web comme un espace de séparation, et donc de multiplication de soi, où il est possible, grâce au pseudonyme, grâce à l’avatar, de faire exister qui bon nous semble. Ecrire avec le web, ce n’est plus seulement s’écrire, mais c’est écrire des existences possibles, des fantasmes – de courte ou de longue durée, des opinions politiques ou autres, parfois des paroles en l’air dont on mesure les effets en les confrontant au discours de la norme (par exemple, aux modérateurs des forums). Il n’y a rien de nouveau dans le fait de dire que la parole ne se libère que si elle est n’est pas tenue de répondre, i.e si elle n’est pas liée à la responsabilité. Dès lors, le web n’est-il pas un bal masqué planétaire ?  Pour reprendre Maurice Blanchot, pour qui le créateur est le nom de celui qui croit prendre la place laissée vide par l’absence des dieux, ne faudrait-il pas dire que la parole anonyme ou dissimulée est  une autre manière de parler comme parle les dieux, sans lieu, sans nom – et oserai-je ajouter, sans visage ?

4. Que suis-je ?  La méditation qui conduira le penseur au moi et à son origine ne pourra être ici linéaire. L’écrivain du web est comme l’écrivain du livre, c’est d’abord un lecteur. Or, le je du web ne lit qu’en suivant un parcours non-linéaire (hypertextuel par définition) et en apparence indéterminé –or, tout est fait pour qu’il le soit comme on oriente un consommateur dans un supermarché. Néanmoins, le lecteur naviguant sur le web est-il plus libre qu’un capitaine en son navire ? Les clicks relèvent-ils du désir ou du choix ? Toujours est-il que s’il fallait décrire les chemins de la pensée d’un écrivain sur le web, l’historique de son navigateur permettrait d’en tracer la carte.

5. Derrière les masques, trouvons-nous des singularités ? Le web est-il une société ouverte ? La dé-nomination de soi pourrait être ici reliée à l’apparition d’une nouvelle vie tribale, que Marshall McLuhan associait à la société électronique. Sur le web, l’on invente moins que l’on ne répète. Walter J. Ong disait que les sociétés tribales, définies par l’oralité, pensent en formules. Le Buzzmarketing ne s’y trompe pas. L’écriture en réseau semble avoir transformé la nature même de l’écrit en le faisant revenir à l’époque du Volumen. Mais à l’époque du village global, les formules inlassablement répétées et ressassées – qui font le tour du monde,  ont-elles quelque chose à voir avec l’espoir animal d’un partage universel des consciences, formule secrète des inventeurs du web ? L’écriture n’est-elle pas alors ici le support d’un web développant de façon immanente sa propre existence ?

6. Le web est un espace où les écritures prennent de multiples formes – images, sons, lettres, codes informatiques. L’aboutissement d’une écriture en réseau est la dé-hiérarchisation de ces formes et même leur indifférenciation. Plus qu’éditeur, celui qui écrit en réseau peut devenir – avec quelques connaissances en informatique, scénographe et metteur en scène. L’unité spatio-temporelle des spectateurs et des acteurs est l’un des critères servant à définir le théâtre. L’écriture en réseau réalise un théâtre permanent où chacun est acteur. On pourrait objecter qu’en réseau les corps sont absents, que la co-présence physique n’a pas lieu et donc, que nous ne sommes pas au théâtre. Objection recevable si nous séparons le corps humain et son action sur la machine. Dans le cas contraire, l’objection mérite d’être discuter davantage.

7. Le web, comme espace qui s’écrit et m’écrit et comme espace théâtral, représente un enjeu pour les pouvoirs économiques et politiques. Depuis trois siècles, rien n’a été aussi efficace pour censurer les auteurs et limiter la diffusion de leurs idées que de rattacher leur production à des questions de propriété, et donc à les inscrire dans un circuit économique. Ainsi la notion d’auteur a non seulement servi l’autorité du pouvoir, comme le soulignait Michel Foucault, mais encore a distribué socialement l’accès de la pensée en lui associant un prix. Le web, moyennant un coût forfaitaire initial, est accessible au plus grand nombre, beaucoup plus que ne l’était le livre. Le retour du réflexe politique consistant à vouloir instituer des droits et des responsabilités dans le réseau montre à quel point les pouvoirs s’inquiètent de ce retour inattendu d’une nouvelle forme de théâtre dans la société.