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Qui êtes-vous, karen blissett ? (love)

« Is it possible to live together without an ego (since everybody hates another man’s ego)? »
Karen Blissett, le 12 juillet 2010.

Le 10 juillet 2010 à 15:43. Tiens, je suis en train de commencer ce billet comme Guillaume Musso débute ses romans. Ou plutôt comme un bon vieux film US de la fin des années 70. Bref, le 10 juillet 2010 à 15:43, je reçois cet email, venant de la liste NetBehaviour (furtherfield.org). Le titre : Invitation to join me.

« Dear Friends. Please join me. Literally. I want to become more open and free, with a more distributed identity. So if you would like to take a break from yourself and speak and act as me instead, please drop me a personal email. If I trust you I will send you my password and you can start expressing me. Can’t wait!
Karen Blissett

Open, Free, Public and Distributed at last ».

En deux mots, Karen Blissett propose à toute personne de la liste NetBehaviour qui le souhaite de parler et d’agir comme elle, c’est-à-dire d’être elle.  Chacun peut utiliser son adresse email (gmail), son compte YouTube, son compte Facebook… Nombreux ont été les artistes qui se sont déjà prêtés au jeu.

Karen Blissett est née en 1991. D’autres disent qu’elle serait née une première fois en 1968 (d’après sa page myspace). Pour ma part, je préfère qu’elle soit née en 1991. Sinon, elle aurait à peu près l’âge de ses parents, ce qui est peu probable. Car Karen est la fille (néoiste) naturelle de Karen Eliot, un pseudo d’artistes cyber-féministes dans les années 1990, et de Luther Blissett qui dans les années 1990-2000 avait fécondé l’Europe entière de ses multiples identités, une identité ouverte et partagée dont la seule raison d’être était l’action politique et artistique.  Rapidement, Michael Szpakowski rappelle la proximité de la proposition avec le projet Michael Mandiberg. Et à Marc Garrett qui évoque la personne de Netochka Nezvanova (N.N.), autre identité célèbre de 2002, artiste radicale, proche de la performance et de l’activisme online, Karen Blissett répond qu’elle ne saurait en rien être comparée à N.N.! Karen raconte que son père et sa mère ont refusé de s’intéresser à elle, qu’ils étaient trop occupés à s’occuper d’art, de politique et du net. Karen se donne une parenté, une histoire singulière, ce que ses parents ne pouvaient évidemment pas faire, préférant agir plutôt que raconter. Karen se laisse aussi raconter et se rêve en Eliza, une Eliza saoûle, une Eliza sénile, une Eliza musulmane, une Eliza maigre ou obèse. Karen Blissett s’offre par email,  par vidéo, et depuis peu par FB. Karen se partage autant qu’on le voudra.  Comme un savoir et une conscience qui se construisent en commun, à défaut de se transformer en une individualité marchandisée (sur Facebook – pardonnez-moi le pléonasme) et terrorisée (heureusement, les agences et autres Etats veillent).

On aurait tort de penser que Karen est une identité collective de plus, sans intérêt propre, une sorte d’enfant gâtée post-néoiste.

Et cela d’abord parce que Karen s’affiche comme la fille de deux monstres sacrés de l’identité collective et qu’elle assume cet héritage. Il est rare que les enfants fassent comme leurs parents, ou plus précisément, qu’ils fassent exactement la même chose. Luther Blissett et Karen Eliot ont vécu à l’ère des débuts de l’Internet, marqués par les utopies de vie collective, par les mille plateaux et l’action politique. Avec le net, il était devenu possible à des artistes politisés de se doter d’une identité cachée, partagée à distance et démultipliée et il était également possible pour eux d’agir sur la planète tout entière. De la sorte, ils ont pu très tôt explorer les mutations qui touchaient déjà l’ordre du savoir et de l’information, les rapports entre les genres et le rôle des artistes dans la société de l’information.  Aujourd’hui, alors que ces mutations sont devenues visibles et touchent nos sociétés de plein fouet,  les artistes du web semblent abandonner ces questions au réseau lui-même, lequel est bien incapable de s’en emparer avec la même profondeur, sinon sous la forme d’un quasi-divertissement et d’un journalisme d’investigation flirtant avec le renseignement. Karen Blissett sait tout cela et propose aux artistes de la liste d’être elle sur le web dit 2.0. Mais rien n’y fait. Son rôle se cantonne principalement à des prises de paroles sur la liste de diffusion – et à ce titre, elle est une modératrice extraordinaire, en permettant à ses différents membres d’échanger de manière dissimulée – quand Karen parle, rappelons-le, c’est à la fois personne et n’importe quel membre de la liste. Karen Blissett a une fonction politique interne et c’est déjà ça.

Mais, fort heureusement, il y a plus. En permettant à tous les artistes de l’imaginer, elle exprime l’idée, non pas que le moi avec le web peut avoir plusieurs noms – cela, on le sait depuis Sherry Turkle –, mais qu’un nom peut avoir plusieurs moi, autrement dit que la  fameuse « virtualisation » de l’existence sur le web ne réside pas dans son incarnation dans une forme visible (sur Second Life ou WoW etc.) mais dans sa mise en discours par les internautes, corps singuliers ou machines. Une existence sur le web est ce que les autres existences en font – la distinction entre existences « réelles » et « irréelles » (ou « virtuelles ») n’ayant ici pas de sens. Karen Blissett est donc ici aussi la petite-fille de l’existentialisme et de Foucault. De ses deux autres grands-parents, une étude plus approfondie nous renverrait vers l’histoire de la littérature et de l’art, au ready-made et au happening. Karen Blissett est à l’image de sa génération, elle est née dans un monde en plein bouleversement culturel, un bouleversement comparable à celui qui a frappé le 16e siècle avec la naissance de l’imprimerie, dont l’un des effets premiers est sans doute la transformation de la notion d’identité. Ceci explique sans doute pourquoi les politiques de l’ancien monde réagissent avec tant de force sur cette question, en multipliant sur le net et dans la rue de nouvelles procédures de contrôles, en mettant de plus en plus en avant un discours national-identitaire et en revenant même parfois à des réflexes qui font penser aux périodes les plus sombres de nos histoires. En réitérant l’acte posant une identité collective, mais sans autre but que de faire vivre cette identité en entraînant avec elle de nombreuses singularités, Karen fait donc aussi de la politique, une politique discrète pourrait-on dire. Car poser une identité collective et la faire vivre est déjà, dans le contexte actuel, un acte politique. Décidément, les enfants cherchent toujours à faire plaisir à leurs parents.

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PS : Dernière minute. On annonce que Karen donnera son numéro de mobile lorsqu’elle aura envoyé 100 emails (email du 29.07.2010 – 23:22)

PS 2: Karen(s) Blissett officie(nt) régulièrement sur le site Furtherfield.org.

> DOCUMENTS

> www.twitter.com/karen_blissett

> http://www.altx.com/manifestos/blisset.html (The Luther Blissett Manifesto)

> email du 12 juillet 2010 à 12:04

« Why, can’t we all have the same name, and be the same person? We wouldn’t even have communication. Oh, but doesn’t that mean we’re already splintered, since we can talk to ourselves (ie. thinking)? So, you would have to start there, by stopping thinking, etc. A lot of art can come out of it still, probably more. Also as James Morris, and Stalin, emphasize, death solves all problems, no man, no problem. But is it possible to live together without an ego (since everybody hates another man’s ego)? I guess, if we could, we would continue to hate each other’s death or death of ego also. Maybe we should just love each other and that would solve it? We have to love our differences, otherwise it’s death again. How can we love differences?? If people don’t respect me, or ignore me, etc.; and if we all die and loose difference? Why love difference, why not entropy instead? What happens if I love death instead? Why should we bother if the earth is so small as to not even be mentioned, and my life even more minute? Though for me my life is as long as eternity, and as big as the universe, as any self-reference. First of all I think we should be free, freedom is love, freedom is death, freedom is difference, etc. There’s no way we can be too free, considering the dimensions of the universe (and the broad spectrum of human behaviour), there are only too many ways to make ourselves small and petty. Will we ever know the truth about who cuts the hair of the hairdresser who cuts everyone in the village except those who cut their own hair? Maybe not. Govern yourself by innocent rules might get you (man) into trouble. People committing suicice don’t go to heaven, but innocent children do, but if you want to commit suicide and still go to heaven you can kill a child and be sentenced to death and go to heaven (the child will also be in heaven so no harm is done). Man is clever beyond reason.

Karen »

> Deux vidéos de Karen Blissett

> Des images publiées par karen blissett sur la liste NetBehaviour

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