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La pulsion d’identification et la mort du web

A l’heure où Google rêve tout haut d’imposer l’identification des internautes, un rêve sitôt repris par les Hermès en faction,  le web est à un tournant de son histoire.

Sans revenir au texte de Gilles Deleuze sur la société de contrôle, sans revenir aux propos de Foucault et plus récemment d’Agamben sur la question, il me semble que la pulsion récente qui tend à  accroître les dispositifs d’identification des individus est un effet de l’histoire du web. Tant que le web existera tel qu’il est, il remettra en question l’idée d’une identité une et unique, et rendra toute identification problématique. Or c’est paradoxalement cela que Google n’accepte plus aujourd’hui, comme s’il cherchait à sauver le capitalisme d’avant le web.

Lorsque Google a développé son moteur de recherche pour le web, l’identité des internautes lui importait peu. Le Google du web 1.0 s’intéressait aux marchandises et aux mots qui permettaient de les faire vendre. Le web 2.0 concerne non les marchandises mais les individus consommateurs. Signe des temps : les mots les plus recherchés sur Google en 2009 étaient  des noms patronymiques (Michael Jackson) ou des sites de réseaux sociaux (Facebook). Or, La valeur économique d’une entreprise du web 2.0., comme Facebook, dépend du nombre de comptes créés. Et l’on sait qu’en la matière les données croissent de manière  considérable. Mais qu’en est-il réellement ?  Combien d’individus réels correspondent aux profils créés sur les réseaux sociaux? La tendance pseudonymique ou hétéronymique propre au web 2.0. rend les fondements même de la nouvelle économie des réseaux sociaux plus problématiques qu’elle n’y paraît.

On comprend alors pourquoi il faudrait que l’internaute soit identifié en tant que consommateur, travailleur, électeur, sous un nom unique et sous une signature unique. L’argument portant sur la croissance des données à gérer est lui-même renforcé par deux autres arguments. Le premier consiste à mettre en avant la responsabilité des internautes. Il faudrait que chacun puisse rendre compte de ses écrits et de ses publications partout où il s’exprime (blogs, réseaux sociaux, jeux en ligne…), qu’il lui soit impossible de se dissimuler derrière des pseudos, des IP dynamiques, des masques quand il passe du temps à lire, à se divertir, à s’informer, à écouter, à fantasmer… Le web est devenu trop dangereux pour qu’il soit confié aux libres pulsions des êtres  dissimulés. Le second argument vient renforcer le premier. Le web est un « espace public », nous dit-on. Or le-dit espace ne saurait être laissé sans surveillance. En d’autres termes, l’argument économique s’allie ici avec l’argument moral et politique.

Cette alliance objective contre-nature pourrait aboutir à une nouvelle clôture de l’individu, une clôture semblable à celle qui définissait le travailleur-citoyen-soldat au XIXe s. Cette dernière clôture pourrait être d’ailleurs accélérée avec la mort du web lui-même. Depuis une semaine, les articles se multiplient sur la question. Les apps d’Apple, associés au poids grandissant des vidéos dans l’Internet, pourraient s’avérer être une menace directe pour le web. Le web est-il mort ?, comme le titrent Benoît Raphaël dans son blog ou Chris Anderson et Michael Wolff dans la revue Wired. Peut-être est-ce tout simplement la fin du paradigme de l’ordinateur individuel, comme l’écrit Claude Le Berre. Le web correspond à une logique de sites (et de pages). Les sites se sont multipliés au gré des personnes, des entreprises, des institutions, des marchandises, etc. et du fait même de leur multiplication, ils devaient  être identifiables rapidement (d’où la fortune de Google). Les apps correspondent à des fonctions qui sont déjà identifiées et quelques apps suffisent à occuper tout le temps disponible des internautes (Facebook, Twitter, LinkedIn…). Il  reste désormais à Google d’identifier les internautes qui font vivre ces apps, bref il  reste à Google  à  vouloir un capitalisme ancien fondé sur l’identification des individus. L’issue de la déclaration du PDG de Google n’est donc pas mince, car elle pourrait signifier que la sortie de l’humanité de la logique de l’ancien capitalisme et des politiques, plus ou moins autoritaires, qui lui sont liées arrivera finalement plus tardivement que prévue, une double logique dont le web avait permis d’espérer le dépassement.