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Les écritures du web – identité et fiction

Suite aux récentes déclarations d’Eric Schmidt, le Pdg de Google, sur l’identification des internautes (voir l’article précédent sur ce même blog),  je publie un texte initialement composé pour une communication prononcée en janvier 2009 à l’Usine du Grand-Toulouse. Certains passages ont été actualisés.

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Quels sont les effets des écritures du web sur la création des existences fictionnelles ? Par existence fictionnelle, j’entends non pas que quelque chose existe mais que quelqu’un existe.

Avec les médias pré-numériques, tout était à peu près clair – je souligne bien le « à-peu-près » : il y avait les existences qui lisaient et écrivaient, que l’on appelle encore des auteurs, et il y avait les êtres de fiction qui étaient inventés et écrits par ces mêmes auteurs. La création pré-electronique a cependant tenté, à un moment ou à un autre, de mêler les uns et les autres. Pour ce qui est de la littérature, pensons à Dante, à Nerval, à Flaubert (s’il est vrai qu’il a pu s’exclamer un jour : « Madame Bovary c’est moi »), et bien sûr, à Pessoa et ses hétéronymes. Je mentionnerais aussi le très beau livre d’Emile Ajar, Pseudo et cet ovni d’Hildesheimer, Marbot. Dans ce dernier ouvrage, Hildesheimer écrit une fausse biographie d’un faux théoricien de l’art, le dénommé Marbot. Hildesheimer l’a écrite après celle qu’il a publiée sur Mozart, une biographie sérieuse qui a donné par effet de ricochet toute sa vraisemblance à celle sur Marbot. Le plus intéressant, c’est que le romancier allemand donne à sa créature  des écrits – il le cite abondamment –, une image – un prétendu croquis par Delacroix – et même une iconographie. Dorit Cohn, dans son ouvrage sur la fiction fait en conséquence de Hildesheimer l’inventeur de la biographie fictionnelle historisée. Jean-Marie Schaeffer, dans Pourquoi la fiction?, corrige de son côté que la biographie fonctionne trop bien et donc échoue : le lecteur n’a aucun moyen de savoir que Marbot est une fiction. Pour Schaeffer, cet échec prouve la nécessité d’instaurer un cadre pragmatique désignant la fiction. Or ce cadre n’existe pas concernant le web. Car le cadre pragmatique de l’internet, du web et d’une manière plus générale de la relation homme-machine informatique, c’est justement de rendre indiscernable l’identité de l’émetteur et donc la distinction entre la réalité et la fiction des existences, la distinction entre les conditions matérielles de ces dernières et les conditions de leur feintise ludique partagée, pour reprendre la définition de la fiction donnée par Jean-Marie Schaeffer.

Il s’agit de l’introduction d’un possible. La possibilité que l’homme se trouve un jour dans l’incapacité de discerner l’intelligence humaine de l’intelligence de la machine. Tout le monde connaît le film Blade Runner qui a été construit sur cette idée. Cette idée d’indiscernabilité de la nature de l’auteur d’un message (être humain ou machine) a été formulée dès 1950 par Alan Turing dans son article « Computing machinery and intelligence« . Turing propose un test qui consiste à faire converser à l’aveugle un être humain avec un ordinateur et un autre humain. Si le premier humain n’est pas capable de dire qui est l’ordinateur et qui est l’être humain, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé avec succès le test. En fait, aucun logiciel n’a jamais réussi le test de Turing. Cette indiscernabilité de l’interlocuteur est une idée régulatrice, non une réalité. Rapportée à l’internet, c’est-à-dire à la mise en réseau des machines informatiques, cette idée devient un principe. Rapportée au web, à un réseau  infini et indéfini de pages écrites par une infinité d’auteurs, cette idée devient un fait.

Eliminons ici un malentendu. Il n’est pas question de dire que les machines en réseau peuvent se substituer aux êtres humains pour des fonctions de communication, mais de dire que la communication entre les êtres humains change de nature, dès lors qu’ils sont en communication par l’intermédiaire de ces machines-là. En tant que récepteurs, les interlocuteurs n’ont d’autres choix que de supposer que leur interlocuteur est bien réel, qu’il y a bien quelqu’un derrière la machine, que la personne – entendez le masque – qui se présente à eux sur un forum par exemple cache bien un visage humain, … bref qu’il n’y a pas de fantôme dans la machine. En réalité, un doute est toujours possible. Et ce possible-là constitue le paradigme de toute conversation sur l’Internet, et du web en particulier.

La communication avec le web repose donc sur un mélange de confiance et de suspicion. Chacun sait que l’irréel est une possibilité et aucun message ne pourra assurer au récepteur que l’émetteur n’est pas une machine de Turing. Il s’agit là d’une expérience limite de la pensée. Plus couramment, le principe d’indiscernabilité se manifeste par l’usage des pseudonymes et parfois des hétéronymes. En conséquence, le web nous force à évacuer la question du discernement de l’identité pour laisser place à ce qui est écrit. Avec les écritures du web, nous sommes passés d’une valorisation de l’écrit en fonction de son auteur, nommé et marqué socialement (prénom, nom, qualité), à une valorisation de l’écrit par le fait de sa seule circulation, chaque lecteur devenant alors le médium d’un écrit qui peut venir de n’importe où et de n’importe qui (par le commentaire, le tweet, le retrolien, etc.) En quelque sorte, l’écrit prend sa valeur non par l’émetteur mais par le chemin qui le mène de l’émetteur à la réception universelle.

Cette mutation touche la notion même du sujet moderne. Son philosophe, Emmanuel Kant, comprenait le sujet de deux manières : 1) comme le centre métaphysique de ses représentations ; 2) comme le sujet psychologique conscient de ses représentations. C’est à ce dernier sujet anthropologique que le nom est rattaché (« Charles a dit que … »). Or, avec les écritures du web, le moi connecté n’est plus le centre de ses représentations, mais le centre de la totalité des liens par lesquels ses représentations l’atteignent. Ainsi, les représentations ne forment pas l’essentiel du moi, ce dernier résidant dans les liens de tous avec tous. Le moi est un être social, écrivait Marx, ce qui aujourd’hui, pourrait se traduire par : le moi est un être connecté à d’autres êtres dont il ne peut savoir avec certitude s’il s’agit d’êtres humains existants, d’êtres fictionnels, ou encore des machines. C’est alors la circulation, la mise en réseau du moi, qui lui donnera toute son existence. Un être purement fictionnel et hétéronymique aura dès lors autant de réalité qu’un être qualifié habituellement de réel. Cet être hétéronymique, comme tout être, sera donc moins un être identifié qu’un ensemble éclaté et relié qui fera circuler sa parole de façon ininterrompue selon une durée variable. Son sujet métaphysique sera le web lui-même.

Il ne s’agit pas de dire ici que la réalité des êtres singuliers disparaît avec le web. Eric Schmidt est toujours Eric Schmidt. Une autre erreur d’interprétation consisterait à conclure que l’auteur est lui-même une fiction, comme aurait pu le dire Roland Barthes. Comme le rappelle J-M. Schaeffer, le test de Turing repose sur l’idée que si une imitation ne peut être distinguée de l’activité imitée, il n’y a plus de différence pertinente  entre les deux. Or l’incapacité de distinguer deux faits n’implique pas qu’il y ait identité entre les deux. Schaeffer écrit que si le papillon qui ressemble à un rapace était un rapace, il n’aurait pas besoin d’être pris pour un rapace, il aurait au contraire intérêt à ce qu’on ne le prenne pas pour un rapace. Le fait qu’on ne distingue pas la réalité du semblant fictionnel ne change rien au fait qu’il y ait d’un côté la réalité et de l’autre le semblant fictionnel. Toutefois le semblant n’est pas non-être, il est tout aussi réel que la réalité pour le récepteur, pour le rapace qui voit le papillon. Or, le web n’a pas supprimé les rapaces et les papillons. Mais tel un rapace, l’internaute ne voit avec le web que d’autres internautes. Autrement dit, avec le web, un nom exprimant une existence fictionnelle a autant de réalité qu’un nom exprimant une existence dite « réelle ». Or, dans la mesure où le web ne fait connaître que les existences que par leurs noms, ces existences sont toutes équivalentes. C’est finalement la limite du moteur de recherche Google, son effet pervers. Google mélange les rapaces et les papillons, pour le bonheur des papillons qui se cachent des rapaces, pour le bonheur des comptes multiples, des pseudonymes et des hétéronymes.

D’un point de vue psychologique et de façon très efficace, Sherry Turkle a été la première à évoquer l’expérience de la multiplicité de l’identité ainsi que cette méta-personnalité liée au web. A sa suite, plusieurs chercheurs ont abordé la question sous différentes facettes : psychologiquement – la représentation de soi –, sociologiquement – les stéréotypes sociaux –, anthropologiquement – la tyrannie communicationnelle – … Certains penseurs et analystes ont retrouvé à cette occasion les théories bergsoniennes de l’irréductibilité du moi à ses expressions sociales et communicationnelles. Ainsi, dans son excellent blog Homo Numericus, Pierre Mounier explique que « l’utilisation de pseudonymes pour s’exprimer n’est pas uniquement un moyen de se cacher, d’éviter d’assumer la responsabilité dans le civil de ce qu’on a écrit sur le net ; c’est surtout un moyen de rendre compte de l’absence de coïncidence entre l’identité définie par l’état-civil, la position professionnelle ou la vie sociale, et celui qui prend soudain la parole par l’intermédiaire de l’écriture de réseau ».

Je voudrais seulement m’arrêter sur les enjeux politiques, juridiques et artistiques de cette nouvelle possibilité qui accompagne les écritures du web.

1) D’un point de vue politique, nous changeons de mode d’aliénation. Un glissement de l’aliénation identitaire vers une aliénation non-identitaire. Aliénation, au sens propre, c’est-à-dire quand le moi est devenu un autre. Le moi connecté n’est pas « un » mais « plusieurs » : l’aliénation est devenue son essence, autrement dit la constatation d’une identité unique relève déjà du passé et il n’y a rien à regretter dans la mesure où l’idée d’une identité unique était elle-même un autre type d’aliénation.

Or, cette pluralité du moi connecté se comprend par son besoin d’activité. Le moi connecté est un assemblage d’activités pour des activités multi-tâches (à l’instar des multiples fenêtres ouvertes sur l’écran de l’ordinateur). Etant ses activités, le moi connecté est aussi ses projets ; je suis mes projets et mes noms peuvent mener différents projets, et même différents époques de ma vie. Evoquons à ce sujet la récente et non moins étonnante déclaration d’Eric Schmidt, le Pdg de Google, sur le droit de changer de nom entre l’adolescence et l’âge adulte.

S’il y a une identité, ce n’est pas entre le moi et un nom mais entre un projet et un nom. Par exemple, prenons le nom « Claude Dupont ». Le matin, elle s’appelle Beatrice30400 : elle joue à séduire un homme en chattant avec lui sur Meetic. Dans la journée, elle travaille (ce que d’ordinaire on appelle « in real life ») et sur son lieu de travail, on l’appelle par son patronyme. Le soir, elle joue en ligne – elle s’appelle Azerty de Nowhere et elle joue à World of Warcraft : son projet est d’atteindre le Level 66 en prenant une forteresse quelconque. Durant toute la journée, Claude Dupont, Beatrice et Azerty de Nowhere ont échangé avec leurs amis sur Facebook, Twitter ou Msn. Quel est le nom réel de l’être dont je viens de décrire la journée ? Si vous répondez Claude Dupont, alors vous considérez que ses autres activités ne sont pas réelles. Que le jeu et la séduction ne font pas partie du mode réel de l’existence. Que le jeu et la séduction ne produisent rien socialement. Or, vous vous trompez. Je suis le nom de mes projets et ceci peuvent être plusieurs. A l’instar des fourmis qui changent d’identifiants chimiques lorsqu’elles changent de tâches – selon Dominique Lestel –, l’homme connecté, l’homme du web dit 2.0, change de nom selon la nature de ses projets. Si je pousse le raisonnement à son terme, je dirais que le nom de famille – l’état civil – appartient à un stade de l’évolution qui est déjà du passé. Et c’est sûrement la raison pour laquelle notre société est obsédée par les identifiants de toutes sortes, la vidéosurveillance, le renouvellement des cartes d’identité, l’identité numérique …

2) J’irais plus loin en soutenant que l’hétéronymie est amenée à devenir le mode normal de nomination des existences et qu’il revient au droit de s’en emparer. Permettez-moi de citer ici Douglas Coupland, dans Microserfs : « J’adhère à la théorie Tootsie : si vous vous concoctez une méta-personnalité convaincante sur le Net, alors vous êtes cette personnalité. De nos jours, il existe si peu d’éléments pour attribuer une identité à quelqu’un que la gamme d’identités que vous inventez dans le vide du net, le menu de vos « soi » alternatifs, est vous. Un isotope de vous. Une photocopie de vous ». Comme toute photocopie, cette personnalité n’est pas l’original mais dépend d’elle. Distinguer l’identité réelle et l’identité fictionnelle n’a plus vraiment de sens. Le rapport du moi à ses noms multiples est de l’ordre d’un rapport qui n’est pas celui de la réalité / fiction – ni d’ailleurs du clônage, ce qui serait une manière de poser la question en termes d’identité –, mais plutôt en termes de rôles, des rôles rapportés à des projets.

Sur le site Internet actu, Daniel Kaplan définit l’hétéronymat comme étant des pseudonymes riches, durables, crédibles. « La différence avec l’anonymat, bien sûr, est que l’auteur est nommé et reconnaissable – mais ce nom ne correspond pas à son identité civile. La différence avec le pseudonymat est de degré : l’hétéronyme s’inscrit dans le temps, il s’invente une histoire passé et se construit une réputation, des relations, une œuvre, bref une existence dense et autonome. En ligne, on pourrait dire qu’un pseudo devient hétéronyme quand il existe de manière cohérente pendant longtemps et sur plusieurs sites, quand il commence à se raconter comme une personnalité à part entière et plus encore, quand il acquiert une capacité de transaction, marque de la confiance ». Cette définition de Daniel Kaplan fait suite au Rapport du Sénat de Yves Détraigne et Marie Escoffier, « La vie privée à l’heure des mémoires numériques ». Les auteurs s’appuient quant à eux sur les travaux du programme « Identités actives » de la FING, dont M. Kaplan est membre, afin de proposer un droit à l’hétéronymat.

Reconnaître juridiquement l’hétéronymat toucherait toutefois à l’un présupposés du capitalisme tel qu’il a été inventé à la fin du moyen-âge. Le patronymat fixé et garanti par l’Etat répond simplement à un besoin d’identification lié aux exigences synallagmatiques de l’économie capitaliste qui ne pourrait fonctionner si les contrats ne comportaient pas de signatures. C’est pourquoi l’hétéronymat n’est pas un mode d’existence qui correspond aux exigences de la vie sociale et économique capitaliste actuelle. Le moi se confond encore avec l’individu, figure centrale de tout contrat et de tout Etat moderne. S’il est vrai qu’un individu doté d’un pseudonyme peut contracter avec un tiers, sur le site ebay par exemple, le droit commercial lui impose cependant d’associer ce pseudonyme à son patronyme. Ce qui ne veut pas dire qu’il en sera toujours ainsi. Toujours est-il que chez l’internaute, ainsi habitué à renvoyer son identité à une centralité, l’hétéronymat demeure en réalité un pseudonymat.

3) La lutte par d’autres moyens, c’est une ou la fonction de l’art. Il ne s’agit pas de dire que tout art est politique, mais quand l’art touche à l’aliénation et à l’identité, il a quand même quelque chose à voir avec la politique.

Quand nous lisons Marbot et que nous savons qu’il s’agit d’une fausse biographie, nous apprenons des choses sur nos manières de valider une biographie sérieuse (index, citation, note de bas de pages, sources bibliographiques). De même, les artistes, en faisant parler le web comme medium, nous en révèlent les effets, notamment sur la question de l’identité et sur sa signification juridique, économique et politique. Evoquons simplement ici les noms des Yesmen (Jude Finisterra),  Luther Blissett (Darko Maver), Janez Jansa (Janez Jansa, Janez Jansa, Janez Jansa, …) et plus récemment Karen Blissett, la fille de Luther. Autant de collectifs – et ce n’est pas un hasard s’il s’agit de collectifs (j’y reviendrai dans un prochain article) –, qui ont donné naissance à des existences fictionnelles ayant directement affecté le système juridique, artistique et politique du capitalisme. Rappelons enfin que dès 1996, Martine Neddam avait créé Mouchette, une jeune fille de 13 ans aux tendances suicidaires. Pendant les quatre premières années du site internet qui faisait exister Mouchette, Martine Neddam était restée dissimulée, nous apprenant ainsi que le web neutralisait la distinction entre la posture et l’imposture, que l’art du fake correspondait à un jeu identique à celui du test de Turing et qu’il était possible de faire exister un être sur le web – et cela bien avant les blogs et les réseaux sociaux. L’arrivée de Google puis des réseaux sociaux n’a fait que démultiplier cette possibilité, une possibilité que Google semble désormais vouloir supprimer. Google apparaît ainsi curieusement comme le défenseur du capitalisme ancien, d’un capitalisme d’avant les réseaux sociaux et même d’avant le web.