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De l’Internet au plateau (I) – auborddugouffre

[De retour] du théâtre des Tanneurs où j’ai vu auborddugouffre – m.e.s. Lucille Calmel – Bruxelles – le 15  mars 2011

Lucille Calmel est connue pour ses doubles-jeux, ses doubles-virgules et ses allers-retours entre l’Internet et la performance.  Avec auborddugouffre, d’après le livre du même nom de Wojnarowicz, Lucille Calmel fait retour au texte imprimé. Retour à la mise en scène aussi (avec Matthias Beyler en regard attentif) après un périple américain sur les traces de l’écrivain new-yorkais. Retour au théâtre, donc, à distance cette fois du flux, mais pas du wifi et du code, matière première de Philippe Boisnard, associé au projet avec Thierry Coduys à l’interactivité, Jean-François Blanquet au son et Gaëtan Rusquet à la scénographie. Dans la salle, Lucille Calmel écrit – co-écrit dans la peau de Wojnarowicz – tandis que sur le plateau, trois acteurs / performeurs s’emparent de son univers. Les fans de Lucille Calmel auraient pu s’attendre à plus de tension et de radicalité.

Peu importe, il faut aller voir auborddugouffre. Car le gouffre se rapproche dangereusement.

auborddugouffre, c’est l’histoire des années SIDA, des années qui nous semblent bien loin. Avec la chute du mur de Berlin – et avec lui, la chute des modèles sociaux européens. Avec la nécessité de comprendre et de fabriquer l’Internet, ce théâtre global qui forme le nouvel environnement culturel des digital native (nés dans ces années-là justement). Avec le 11 septembre, ses causes et ses conséquences guerrières. Avec tout cela, nous avions oublié ces années de la plastification de l’acte amoureux.

Au-delà de la capote anglaise, le SIDA a défini le rapport au corps de la génération des actuels quadra. A la fin des années 80, le SIDA n’était pas seulement une maladie mortelle mais aussi et surtout l’alibi politique des esprits moraux et des réactionnaires, des Reagan, des Pasqua, des Jean-Paul II. Une revanche sur les années 70, sur l’émancipation sexuelle. Un retour aux normes, au bio-pouvoir, pour reprendre le mot de Foucault. La force d’auborddugouffre est de réveiller le souvenir de cette hypocrisie politique et papale, qui fit du corps malade la marque du mal et de la culpabilité. Cette époque fut celle de la reprise en main du corps par le politique – et, devrais-je ajouter, par l’économique.  Ce fut le début d’une liste sans fin établie par une bio-politique qui veut en finir avec les drogués, les fumeurs, les obèses, etc… Le SIDA n’était pas une maladie, c’était un retour à un ordre du monde. En témoigne cette expression par laquelle un journaliste du Figaro qualifia ma génération : le « SIDA mental ». C’était en 1986. En deux mots, Pauwels nous dotait, nous lycéens et étudiants manifestants contre le projet de loi Devaquet, d’un virus mortel que nous aurions contracté avec la « culture Lang ». Je n’ai compris le jeu de mots que plus tard. Mais si le SIDA ne s’attrape pas en embrassant, la bêtise brune, quant à elle, annonçait déjà son retour. Lucille Calmel est très consciente de cela et, à son tour,  n’impose à ses acteurs qu’un dispositif, dont ils sont condamnés à s’emparer. Par son écriture in situ, elle leur propose un dialogue et un processus qu’ils doivent s’approprier en même temps qu’ils doivent accompagner par leur propre corps le texte de Wojnarowicz. Il y a de la tragédie dans auborddugouffre. C’est la fonction immémorielle du théâtre, dirait un esprit essentialiste. Je préfère, quant à moi, citer ici Wojnarowicz : « Je vous réveillerai pour vous accueillir dans votre cauchemar ».