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TALK

Le rire de l’art – l’art du réseau et la mystification – Jeu de Paume – Paris – 1 avril 11

Le 1er avril 2011, à l’occasion du vernissage de l’exposition dans l’espace virtuel du Jeu de Paume « Side effects – Identités précaires » (commissaire d’exposition : Christophe Bruno), conférence d’Emmanuel Guez à 19h.

Titre : « Le rire de l’art – l’art du réseau et la mystification ».

Résumé : Commençons avec cette belle phrase de Douglas Coupland «  The Internet gives me hope that in the future everyone will wear Halloween costumes 365 days a year » (L’Internet me permet d’espérer que dans le futur, chacun sera déguisé 365 jours par an comme pendant la fête d’Halloween). Si seulement cela pouvait être vrai. D’ailleurs, qu’est-ce qui nous empêche que ce soit vrai ? Qu’est-ce qui nous empêche de rire avec le réseau ? Quand nous écoutons les YesMen piéger Dow, quand nous voyons les Dick Head Man Records produire un label de musique fictif mais effectif, quand nous découvrons la Female extension de Cornelia Sollfrank, nous rions. Il reste à savoir de quel rire il s’agit.  En art, et surtout dans l’art contemporain, on pourrait en distinguer trois sortes. Le cynisme, la dérision, la mystification. C’est ce dernier rire qu’affectionne tout particulièrement l’art du réseau. Nous rions parce que nous nous savons pris au piège ou parce que nous savons que l’autre a été, est ou sera pris au piège. Nous rions de notre savoir. Il s’agit là d’une vieille ficelle de la représentation théâtrale. Notre rire nous en apprend sur nous-mêmes et sur les modes de fonctionnement de notre société et des activités qui la définissent. La question est pour nous maintenant de savoir si, aujourd’hui (ces oeuvres ont dix ans), nous avons toujours envie de rire.

Le 4 août 2010, Eric Schmidt, le PDG de Google déclarait : « Si je regarde suffisamment vos messages et votre localisation, et que j’utilise une intelligence artificielle, je peux prévoir où vous allez vous rendre. Montrez-nous 14 photos de vous et nous pourrons vous identifier. Vous pensez qu’il n’y a pas quatorze photos différentes de vous sur Internet ? Il y en a plein sur Facebook ! » (…) « La seule manière de gérer ce problème est une vraie transparence, et la fin de l’anonymat. Dans un monde où les menaces sont asynchrones, il est trop dangereux qu’on ne puisse pas vous identifier d’une manière ou d’une autre. Nous avons besoin d’un service d’identification personnel. Les gouvernements le demanderont ». L’argumentation d’Eric Schmidt est claire. Premièrement, nous avons les moyens techniques de vous identifier, il ne sert à rien de vous cacher ; deuxièmement, le web est devenu trop puissant et le monde trop dangereux pour qu’ils soient confiés aux libres pulsions des êtres  dissimulés. Le web est un «espace public », qui ne saurait être laissé sans surveillance. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. De par leur modèle économique qui repose sur la propriété des profils, de leurs données et de leur marchandisation, la valeur économique d’une entreprise du web 2.0., comme Facebook, dépend du nombre de comptes créés. Et l’on sait qu’en la matière les données croissent de manière considérable. Mais combien d’individus réels correspondent aux profils créés sur les réseaux sociaux? La tendance pseudonymique ou hétéronymique propre au web 2.0. rend les fondements même de la nouvelle économie des réseaux sociaux plus fragile qu’elle n’y paraît. En d’autres termes, ce qui a rendu possible le concept du web 2.0 menace aujourd’hui son économie. Ainsi, dans une alliance objective, les États et les multinationales du web s’allient pour réclamer la fin de l’anonymat.

Si l’art du réseau est l’art de la mystification, c’est parce que la société tout entière est une démythification de la série de présupposés politiques, économiques et culturels, sur lesquels s’étaient construites ces activités depuis la Renaissance. L’art du réseau est l’art de son époque. Il rit des effets produits par le web sur les activités humaine. Il rit de l’impossibilité d’en finir avec l’anonymat. Si l’art du réseau n’échappe pas à la règle de la mystification artistique, à savoir réfléchir et jouer avec son media, il en renouvelle toutefois la nature car les confusions identitaires avec lesquelles il joue interrogent bien plus que l’écosystème spécifique de la création littéraire ou artistique. Dans l’art du réseau, l’art du faux devient politique, économique, culturel. Nous rions des propositions artistiques du réseau parce que les artistes ont découvert une nouvelle manière de faire de la politique, une nouvelle façon de mettre à jour publiquement le jeu des puissances politiques, culturelles et économiques, mais aussi et surtout d’en révéler par l’absurde les tactiques. Certes nous rions comme rit le public au théâtre, mais nous rions aussi, nous public de la scène Internet, comme un peuple savoure chacune de ses victoires dans la lutte pour la liberté des corps singuliers (et des pensées) qui le composent. En espérant seulement que nous n’ayons pas à en pleurer.

Présentation de la soirée.

Compte-rendu de cette soirée par Nicolas Thély.