Pour le numéro 31 de la revue Scènes (Théorème du monstre), j’ai écrit un article relisant Finnegans Wake à l’aune du web. D’étranges similitudes. Un article préparatoire à la sonde 05#11 Finnegans Wake – Rupture(s), lancée à la Chartreuse du 12 au 13 mai 2011.
Extrait 1:
"Finnegans Wake (FW) est un monstre littéraire. Des monstres il n’y a aucune théorisation possible – car les monstres n’ont ni essence ni loi. Les monstres ne se définissent pas et c’est pourquoi ils peuvent prendre des formes contradictoires. Des monstres, il n’existe que des expériences, et ce sont les contes qui en parlent le mieux. Il était une fois… Gertrude Stein – Windham Lewis – Carl Gustav Jung – Ezra Pound – Samuel Beckett – Philippe Sollers – Michel Butor – Marshall McLuhan – Jacques Lacan – Umberto Eco – Jacques Derrida… Autant de noms par qui le monstre de Joyce possède une histoire.
Comment seulement écrire ici sur FW, avec les codes de la critique ? Le comprendre, l’interpréter et le traduire, c’est tout un. Sauf que Joyce a justement voulu que FW soit intraduisible – comment traduire ce qui n’est écrit dans aucune langue ? Joyce a voulu que la lecture implique nécessairement une « traduction », que celle-ci soit indispensable tout en étant toujours un échec. Conclusion : un article sur FW est un jeu formel ; mais la question de la forme n’est pas anodine – comment écrire sur FW ? Dois-je écrire en épousant son écriture ou au contraire, lutter contre elle – mais comment pourrais-je remporter la lutte ? Ou encore adopter un art de la courbe, pour citer Claude Minière. Autre solution – celle que j’adopterai ici : écrire sur FW, c’est poser un acte programmatique (ou performatif), partant d’une expérience singulière. La question est maintenant : à la lecture (ou non-lecture) de FW, de quelle expérience suis-je l’objet ?"
Extrait 2:
"Quatrième annotation ou paradoxe – flux
riverrun (traduit par Philippe Lavergne : errevie) – le fleuve de Dublin, la Liffey, le flux, sans majuscule, car sans début, et donc sans fin. La dernière phrase du «livre» se jette dans la première. Ce qui vient du flux retourne au flux. Qu’on ne s’y trompe pas. L’écoulement n’est pas le temps, un fleuve ne coule pas, seule l’eau du fleuve coule et il n’y a pas de fleuve sans rives. De quoi les rives du roman-fleuve FW sont-elles faites ? De papiers imprimés. Entre les rives s’écoule et court l’oralité. La question est : comment un livre imprimé – figé – ordonné – linéaire peut-il rendre compte de l’oralité ? C’est sans doute ici que le sentiment de présence d’une figure monstrueuse, effrayante et éveillante, est le plus palpable. Joyce disait que FW devait se lire à voix haute. Retour au murmure, au monastère, évocation de l’Amida. Avec FW, l’écrit a commencé à quitter le livre. En tant qu’œuvre ramifiée et du flux, FW a été l’annonciation des écritures du Web. Contrairement à Ulysses de Joyce qui a été « traduit » sur Twitter (Ian Bogost, Bloomsday on Twitter), FW n’a pas besoin d’être « traduit » électroniquement, car il est la source de toutes les écritures électroniques. De FW découle la littérature générative, la littérature hypermédiatique et hypertextuelle. De la présence de Joyce, Judd Morrissey en a fait une oeuvre, The Jew’s Daughter.
Finnegans Wake est un monstre sans tête. Un monstre aux 500 millions de têtes. En s’éveillant, les têtes endormies sur leur carte d’identité se découvrent munies d’autres têtes, un nombre indéfini de têtes. Changer de nom, d’identité, de langues devient aussi simple que mettre des mots sur des initiales. Comme de remplir les trois lettres H.C.E., c’est-à-dire « Humphrey Chimpden Earwicker », « Here Comes Everybody », « Humpheris Cheops Exarchas », « Hag Chevychase Eve », « Hypnos Chilia Eonion », « High Chief Evervirens » ou bien «Helmingham Erchenwyne Rutter Egbert Crumwall Odin Maximus Esme Saxon Esa Vercingetorix Ethelwulf Rupprecht Ydwalla Bentley Osmund Dysart Yggdrasselmann ». Et Joyce (sans doute) qui s’exclame : « Par le diable saint, un vrai phœnix ! » (p. 143, selon la traduction de Philippe Lavergne). Après quatre siècles où le nom orthonyme (de l’état-civil) fixe notre identité juridique et politique – assise sur le contrat signé entre deux parties, fondement du capitalisme. Après quatre siècles où l’unité de la mémoire, garantie par la création continuée – ou autre produit dérivé, garantit l’unité de la conscience et l’identité ontologique du sujet. Après quatre siècles où le personnage théâtral (ou de roman) se doit d’évoluer et donc de rester aussi le même. De 1922 à aujourd’hui, et encore demain, FW est une machine à écrire des personnages qui n’en sont plus, à écrire des êtres en perpétuelle métamorphose, ou plutôt en métempsychose accélérée. Comme on l’a beaucoup écrit, FW est un livre des morts. À défaut d’en posséder un seul comme les Égyptiens ou les Tibétains, l’Occident a produit son livre des morts à chaque grand bouleversement culturel. Je pense alors à Homère, à Virgile, à Dante. FW est le dernier livre des morts. Et dans ce dernier, on ne sort de l’enfer qu’avec un nom à chaque fois différent. Autant de pseudonymes, d’hétéronymes, d’identités multiples, dissimulées, ou actives – autant d’identités entraînées par les flux électroniques du réseau".