Un résumé et un complément de mon article "collectifs du web", publié dans la revue Scènes, n°32 (parution le 15 juin 2011) :::::
Le collectif de net art Etoy opérait et agissait à la fin des années 90. Ses membres étaient anonymes. Son mode d’action était celui de la lutte, de la confrontation, de la dialectique de l’ami et de l’ennemi. Assis sur une pensée critique du capitalisme, une pensée post-marxiste – donc supposant Marx –, Etoy s’en prenait aux forces capitalistes numériques en pleine expansion. A la même époque, les artistes du net – des cyber-féministes (Cornelia Sollfrank) aux collectifs anonymes (RTMark, Luther Blissett) – bousculaient des multinationales en gestation, un monde de l’art sexiste ou hypocrite, des Etats autoritaires, un monde religieux tartuffe. Les enfants de cette époque sont les Anonymous.
Cette époque est celle d’une utopie qui s’est en partie réalisée, celle d’un monde unifié par un réseau qui rend toutes les informations si proches et immédiates, ou encore celle d’un monde où chacun peut, avec une auto-légitimation déconcertante, apporter sa contribution au savoir planétaire.
Depuis cette époque, le web a fait de l’internaute non seulement son premier travailleur, mais aussi sa principale marchandise.
Avec le web 2.0 (en gros, celui de Facebook) un nouveau modèle de collectifs artistiques et politiques apparaît. Je pense par exemple à un collectif que j’apprécie parce que ses membres renouvellent le mode de fonctionnement de la création collective. Je pense à kom.post, inventé à la fin de la dernière décennie. Incarnant son époque, kom.post pratique la contribution, la participation, l’appropriation, la reprise. Il donne la parole à tous ceux qui veulent la prendre, il refuse la hiérarchie et la frontalité, il fait du commentaire la matrice de toute action et de tout discours. En ce sens kom.post est un collectif à la fois artistique et politique. L’Histoire – si ce concept a encore un sens – est avec lui. Il parle open source et pensée globale et les actions collectives, ici ou en Tunisie, sont le signe de premières victoires qu’il partage volontiers avec les logiques anciennes, les logiques conflictuelles et dialectiques d’avant ce web-là.
Mais à l’instar d’une matrice capitaliste aujourd’hui dominante, kom.post pense "amis" et ignore l’"ennemi". La pensée critique et la dialectique – ces vieilles lunes – lui font défaut. Que faire alors des nouveaux modes d’aliénation qui, tout en revendiquant un esprit participatif, commercialise en réalité la mémoire et les histoires individuelles ? Kom.post n’a pas de réponse et s’en moque, parce qu’il n’a pas de réponse toute faite, parce qu’il n’y a plus de réponse toute faite. C’est sa force par rapport à ces collectifs que l’on appelait d’avant-garde. Mais c’est aussi sa faiblesse. Quelle que soit l’époque, les autoritarismes (empire, fascisme, …) s’appuient sur les masses et, avec le web, la puissance des masses est démultipliée. Que le nouveau "fascisme" parvienne à séduire la jeunesse smartphonée et rien ne pourra l’arrêter … jusqu’à sa prochaine chute ! Reste à savoir quel en sera le prix ! Kom.post jouit de son époque et du monde de l’art qui se transforme. Parce qu’il le comprend, il participe à sa transformation. C’est déjà beaucoup. Mais cette transformation, que vaut-elle ? Peut-on encore distinguer l’Internet, Google ou Facebook ? De quoi les concepts de participation et de partage sont-ils pleins aujourd’hui sinon d’une certaine vision défendue par le capitalisme numérique avancé ? Ici l’ennemi refait surface. L’enjeu est maintenant de ne pas voir les belles idées du partage et de la reprise se dissoudre dans la vision du monde de Facebook, un monde d’"amis" sans "ennemis".
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et entamer une thèse sur "la recomposition du politique dans la décomposition des politiques" qui entend donc repérer les inscriptions réelles que tracent dans le monde les gestes de ces collectifs qui refont et refondent des modalités de faire et vivre ensemble (d’une polis) au temps où les représentants politiques les défont dans un discours/littérature de bas étage, dans une mauvaise poétique plutôt que dans un engagement politique…est-ce que cela ne peut ps générer une réponse? ou du moins montrer que le "s’en moque" n’est pas assuré?
Je le dis comme je le ressens, il y a des moments dans l’histoire (individuelle, collective, universelle) où l’on a conscience d’être là où quelque chose "arrive", où l’on sent sur son visage le souffle frais d’une authentique expérience, hors des normes, hors des cadres, hors des règles… ces moments là sont des moments de pure invention. Il y a eu des moments de ce genre dans les premières années de l’informatique et de l’internet dont il est question ci-dessus. Après ces moments là le temps redevient ordinaire, ordinairement académique, passif… bavard… c’est le temps du radotage.
oui mais il ne faut pas non plus idéaliser le passé. Les eToy existent toujours et l’un des co-fondateurs du mouvement aime bien circuler dans les endroits "innovants" où ça parle … Voir l’article d’Hubert Guillaud, "bidouilleurs de l’extrême" http://internetactu.blog.lemonde.fr/2012/03/30/bidouilleurs-de-lextreme/
C’est marrant de voir rétrospectivement comment des artistes "historiques", comme ceux que vous évoquez, ont fait leur coming-out pour jouir d’une certaine notoriété (pas tous, mais quand même un certain nombre)… Cela n’enlève rien aux actions des eToy mais de là à les encenser…
Pas certain non plus que leur cible c’était le capitalisme. A l’époque j’ai plutôt eu le sentiment que la eToyWar était une réaction de "hacker"… et que la politique est venue après coup! Quand on voit leur dernier projet, difficile de dire où se situe la critique… Sinon, merci pour vos articles et votre blog qui aborde la scène dans sa globalité.