Prologue

Cet ouvrage, lancé en 2009 et qui a connu bien des formes, vise à formuler et mesurer l’étendue d’un paradoxe que j’appelle le « paradoxe de la machine d’écriture ». Tout a débuté avec l’hypothèse – notamment développée par trois théoriciens de la littérature – le canadien Marshall McLuhan, l’allemand Friedrich Kittler, l’américaine Katherine Hayles – et un philosophe polyglotte – Vilèm Flusser, que les machines d’écriture agissent sur l’écriture, la création, la perception et la culture. Si cela est vrai, comment alors, par l’écriture, peut-on exprimer et rendre compte de ces effets ? Voilà notre paradoxe.

Ce paradoxe, qui est à la fois épistémologique et métaphysique, semble trouver une réponse d’ordre esthétique. Tandis que les stratégies des avant-gardes littéraires du 20e siècle semblent en effet constituer une première réponse et que la critique de la notion d’auteur, particulièrement dans les années 1960-1970, en propose une première formulation, cette question a conduit les trois théoriciens cités plus haut à adopter, dans le champ des études littéraires, des stratégies d’écriture singulières et à trouver une solution dans l’art, le design ou la poésie du code.

De ces stratégies est né un ensemble théorique : la théorie des média. Depuis peu, et je ne peux que m’en réjouir, les traductions françaises et les reader digest ne manquent pas. Il est fort à parier qu’un philosophe sérieux entamerait une glose interminable – au risque du psittacisme – sur cette théorie afin de tenter de lever notre paradoxe. Mais ce serait, finalement, trahir la théorie des média elle-même, elle qui a tenté de le résoudre par le design graphique (pour McLuhan), par le style (Kittler), par une traduction numérique – ou plutôt une extension – de l’imprimé – et inversement (Hayles).

McLuhan avait en effet esquissé l’idée que c’est par l’art que les effets des média techniques peuvent être compris. Avec cet ouvrage, je propose de pousser cette logique à son terme. C’est-à-dire de philosopher par l’art et d’orienter ma pratique artistique dans l’espoir de révéler comment les machines d’écriture agissent.

Jusqu’à présent, parce que nous étions encore engoncés dans la vieille logique platonicienne qui oppose la poésie à la philosophie ou l’art à la connaissance, un théoricien ne pouvait pas être de manière égale un artiste et réciproquement – même un bon nietzschéen. Il n’est pas très étonnant que les deux milieux auxquels je m’adresse regardent tout cela d’un mauvais oeil. Un philosophe est un mauvais artiste et un artiste est un mauvais philosophe, dit-on. C’est sans doute pertinent au regard de ces milieux et de leurs codes, mais, à mon sens, ce n’est pas en restant entre quatre murs que l’on peut éprouver réellement les grand espaces.

À vrai dire, je me préoccupe moins de répondre à des attendus séculaires, comme publier un livre chez les philosophes ou exposer en galerie chez les artistes, que de résoudre un problème impliquant de renoncer à publier un imprimé ou à concevoir l’art comme une production. Sur ces deux derniers points, je me demande notamment si la multiplication actuelle des imprimés d’une part et l’épuisement de l’art comme production – en particulier numérique – d’autre part, ne forment pas plutôt le symptôme d’une inféodation à un sujet machinique, dont il constituerait le « discours », que seul un questionnement radical permettrait de dégager.

Cet ouvrage est en cours d’écriture et sera terminé dans quelques mois. En attendant, Alphabet poursuit son œuvre.

Writing Machines peut se lire de différentes manières. Au lecteur de trouver sa voie. L’ouvrage se lit de manière chronologique ou antéchronologique, comme à partir de ses catégories ou de ses étiquettes. Writing Machines témoigne de l’entreprise de quelqu’un cherchant à comprendre ces êtres qui désormais écrivent notre histoire tout en écrivant aussi la leur.

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Emmanuel Guez est artiste, écrivain et philosophe. Il est aussi directeur général de l’École Supérieure d’Art et de Design d’Orléans et directeur de programme au Collège International de Philosophie. Il est co-fondateur du PAMAL_Group.