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2012, soyons mcluhaniens (pour une fois) !

Les vœux de la nouvelle année ! Une coutume à laquelle aucun d’entre nous n’est capable de se soustraire. Et si l’on veut justifier à tout prix la coutume, on pourra toujours se référer au philosophe moraliste bien connu des classes de terminale, le philosophe de la République des bonnes mœurs : le Alain du début du siècle dernier. Le 20 décembre 1926, M. Chartier publia un très bon texte sur cette fête de la politesse, celle des voeux du nouvel an. La règle est que chacun ce jour-là est bon prophète et que cela a pour effet de produire un bonheur collectif. Ne cédant jamais à l’optimisme, je me soumets quant à moi sans résistance à Descartes qui nous exhorte à obéir aux lois et aux coutumes de notre pays. Bref, à ne pas nous battre pour des prunes. Donc, des vœux nous adressons. Et selon les us et coutumes d’aujourd’hui, ce sera par SMS, ou sur un blog.  Et déjà j’entends des : « c’était mieux avant », car « il y avait l’odeur du papier », « la carte que l’on recevait» … Avant que ne surgisse l’inévitable : « les rapports humains, mon cher Monsieur (d’aucuns diraient « ma bonne Dame » mais je trouve cela un brin sexiste), les rapports humains, où vont-ils dans ce monde fait de vitesse, d’immédiateté et de superficialité ? », et patati et patata…

Dimanche soir, sur la route, j’écoutais France Culture. Michel Serres et Bernard Stiegler y parlaient de l’actualité, c’est-à-dire des mutations politiques, économiques et culturelles liées aux technologies numériques. Michel Serres est ce genre de type à vous réconcilier avec la philosophie. Michel Serres est né en 1930. Il a donc 81 ans. Sous la force du préjugé, on attendrait plutôt de ce genre de penseur qu’il nous annonce la fin du monde, la fin de la pensée et la dépoétisation définitive de la culture – une sorte d’Onfray-Finkelkraut. Rien de tout cela. Depuis quelques temps déjà, Michel Serres s’étonne du monde comme il va et cherche à en comprendre les mutations. Ce dimanche soir, boosté par un Stiegler très punchy, le philosophe de Stanford remarquait que l’homme de l’année selon Time est non seulement « Le Manifestant » mais aussi et surtout « L’ Anonyme ». Et que l’anonyme est la figure même des mutations qui touchent nos sociétés sous l’effet du passage de l’imprimé au numérique.

Le premier effet de l’anonymat propre à notre époque est que l’édifice entier sur lequel l’identité moderne s’est construite, à savoir les concepts d’individu, de nom de famille, et d’unicité de l’identité, tous liés aux différents processus d’identification qui se sont développés corollairement aux Etats modernes, s’effondre aujourd’hui. La question du sujet moderne, la question du « qui parle ? » devient de plus en plus anecdoctique.

Avec deux conséquences :

– Une conséquence culturelle et scientifique : La grande découverte du XXIe siècle, c’est qu’un génie (ou un labo) en saura toujours moins qu’une masse d’êtres singuliers partageant leur savoir : c’est la fin de l’expertise platonicienne. L’idée n’est pas originale et elle fait figure aujourd’hui de constat. Pour évoquer l’irruption d’une nouvelle société savante dans l’espace public Bernard Stiegler s’appropriait dimanche soir la notion d’« intelligence collective ». Selon les règles du Creative Commons (dimanche soir, entre Serres et Stiegler nous étions en effet plus proche du Creative Commons que de l’anonymat…), le président d’ars industrialis aurait au moins pu citer Pierre Lévy, ou encore Marshall McLuhan, qui dans Mutations 1990, publié en 1969, écrivait qu’en 1989 « un réseau mondial d’ordinateurs rendra accessible, en quelques minutes, n’importe quelle connaissance aux étudiants du monde entier » (p.49 de la traduction française). Je dis cela aussi pour Michel Serres déclarant lors de la même émission que le numérique produit à notre époque les mêmes bouleversements sur les activités humaines que l’imprimerie en son temps, nécessitant une refondation de la recherche, de la pédagogie et de l’éducation. Il est difficile d’être plus mcluhanien.

– Une conséquence politique : Comme l’évoquait Bernard Stiegler alors que je parcourais les kilomètres sur l’autoroute, nous entrons dans une période post-léniniste, où les mouvements politiques n’ont plus de leader. A l’instar du Web, dont ils sont issus, les Anonymous n’ont pas, en effet, de centre de décision. De même que les anonymes du monde entier (qui ne sont pas tous des Anonymous), ils sont insaisissables et c’est ce qui effraie. L’anonyme reste indéfini mais il possède désormais son article défini. Un peu d’histoire de l’art récent nous apprendra au passage que les papas et les mamans des Anonymous (les etoys, ®tmark, Luther Blissett … voir Qui êtes-vous, Karen Blissett ?) avaient déjà mis en pratique ces modes d’actions.

Malheureusement, MM. B. Stiegler et M. Serres, il est fortement probable que la réaction ne tarde à se montrer. Il faut relire McLuhan. Cycle habituel mutation / réaction, (nouveaux) média / guerre & fascisme (au mieux révolution conservatrice de type schmitto-jüngerienne). La réaction – déjà là si l’on en juge par les lois scélérates (hadopi & co.) – est à la hauteur de la mort lente du nom, elle signifie le renforcement de l’identification et du discours de l’identité. War and Peace in the Global Village.

En écoutant B. Stiegler et M. Serres nous faire part de leur vision de l’avenir, alors que l’année dernière on fêtait encore timidement en France l’année de naissance de McLuhan (avec un seul événement notable), je me suis dit que 2012 sera une année mcluhanienne sans le savoir. Plutôt alors que résister à l’époque, épousons-là pour mieux la saisir avant qu’il ne soit trop tard. Autrement dit, soyons lors de cette année 2012 (un peu) mcluhaniens ! Tout au moins, c’est ce que je vous souhaite.

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PS : Pour ceux que cela intéresse, j’ai le regret de vous annoncer que la Chartreuse a mis un terme à mes missions. Je la quitterai donc au cours du premier semestre 2012… En attendant vous pouvez toujours parcourir les sondes sur : http://sondes.chartreuse.org et venir à la dernière sonde que j’aurai contribué à mettre en orbite. Ce sera le 5 avril (sonde 04#12 – Si loin si proche – Le jeu vidéo, la scène, la rue) à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon (F).