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arles_brut

arles_brut.
2006.
Installation de 81 photographies (210×297 cm).
Dimensions variables en fonction de l’espace.

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(2) Note de travail sur arles_brut.

Des arlésiens au moment du marché, pris de ma fenêtre. Je prends machinalement ces photographies. Je pense au morceau de cire de la deuxième Méditation. Descartes : lui qui sait qu’il est (puisqu’il pense), comment peut-il se définir ? Selon la tradition philosophique de son époque, il pourrait se contenter de dire qu’il est un homme (homo + quelque chose). Cela ne le satisfait pas. Avec Matrix, nous en sommes encore là. Il ne peut être certain d’être un homme ni même un corps. Sa seule certitude, c’est qu’il pense. Même un malin génie qui sans cesse s’emploierait à le tromper n’y pourrait rien. Pourtant, il sait qu’il sent, mais cela suffit-il à le définir ? Faisons comme si les choses existaient, écrit Descartes. Mais si les qualités sensibles du morceau de cire changent en s’approchant du feu, comment puis-je savoir que c’est la même cire ? Si je le sais, c’est parce que je porte attention à ce changement.

Mais, si d’une fenêtre je regarde des hommes qui passent dans la rue, comment puis-je savoir que ce sont bien des hommes ? À leur vue, je dis que je vois des hommes : ils bougent et sont vêtus comme des hommes. Mais que vois-je réellement “sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts” ? Si je dis que ce sont des hommes, c’est parce que je juge que ce sont des hommes, et qu’ainsi “je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux”. Il n’y a pas de connaissance sensible : toute existence extérieure à moi renvoie d’abord à mon existence : la cire, considérée “toute nue”, c’est-à-dire dans sa désignation propre au-delà de toute variation, ne peut être conçue sans un esprit humain.

Mon existence n’est rien sans ces machines qui socialement valident mon existence : de la photographie de Bertillon à Google. Notre réalité découle des fictions opérées dans le cœur de ces machines. Ces êtres que je prends en photographie ne sont pas des hommes, ni des humains, ni même des corps. Ils pourraient entièrement exister comme des êtres de fiction, qui seraient issus des mondes de Second Life ou de Google Earth. Effets satellitaires ou d’appareils volants miniaturisés embarquant des caméras, mouvements de caméra propres au moteur 3D des jeux vidéos, ou promenade dans les métavers, désormais le portrait n’est plus une affaire de face-à-face mais de données brutes. Bientôt, l’art du portrait et l’art de l’image en général consistera à ordonner les traces de nos différents passages numériques.

Emmanuel Guez, juillet 2006.